L’auditoire, journal des étudiants de Lausanne (UNIL - EPFL)
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173 // été 2006

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    Politique // Société

    Ringard, le pacte de 1291 ?

    En mai dernier, est paru La Suisse, nation fêlée, une critique historique et politique du nationalisme helvétique. En rappelant quelques vérités historiques occultées par l’historiographie officielle, Antoine Chollet, son auteur, estime qu’il est temps d’abandonner les vieux mythes fondateurs de la « nation helvétique » afin de dépasser le concept de nation lui-même et de reconstruire notre cohésion autour de valeurs plus contemporaines. L’occasion de revenir, à travers deux regards différents, sur l’un de ces mythes : le pacte de 1291. JW

    « Il a forgé l’esprit de citoyens libres »

    par Oskar Freysinger

    « Que le pacte de 1291 soit considéré comme étant du domaine du mythe ou de la réalité historique, cela importe peu. Car l’histoire engendrée par ce « mythe fondateur », elle, est devenue réalité politique et sociale et a produit un modèle démocratique unique. Le texte très simple et court, mais ô combien substantiel du pacte, nous rappelle des évidences d’ordre universel : la nécessité de l’entraide, la soif de liberté et le désir d’indépendance et de souveraineté par le refus de voir des juges étrangers nous dicter leur loi. Que demander de plus à un texte fondateur ? Sur cette base, on pourrait même bâtir un projet européen réellement réussi et respectueux de la volonté des peuples et des citoyens. En attendant, il serait regrettable de briser le moule, cette petite Europe qu’est la Suisse avec ses savants équilibres, fruit d’une longue gestation historique non dénuée de heurts et de difficultés.

    Que le pacte soit un mythe ou non, il a forgé l’esprit de citoyens libres qui se sont peu à peu rassemblés autour de l’esprit qui en émane, il a fédéré des forces conflictuelles pour en faire un pays moderne, respectueux de ses minorités, subsidiaire et fédéraliste. La Suisse d’aujourd’hui est, malgré les difficultés, une réussite unique. Ce pacte n’a pas à être dans l’air du temps, car il est du domaine de l’universel. Il n’a pas à être moderne puisqu’il en appelle à l’intemporel. Voilà pourquoi il reste la pierre angulaire de la Confédération helvétique, sa racine profonde, son souffle spirituel.

    Il est la preuve qu’il existe une autre réalité que celle des Etats Majors et des ronds de jambes diplomatiques, une réalité enfouie au fond de l’homme, de chaque homme, aussi insignifiant soit-il, et qui aspire à la liberté. Le pacte et la nation qui en est issue en sont les émanations concrètes. Le pays, lui, continue à vivre dans le cœur des hommes, dans leur volonté de défendre le prolongement de leur jardin spirituel dans le monde de la matière.

    C’est ça, un pacte, un vrai. Le reste sera balayé par les vents de l’histoire. »

    « La fêlure au cœur de la construction nationale helvétique »

    par Antoine Chollet

    « Il est inutile de revenir trop longuement sur la nature du pacte de 1291 lui-même, sauf pour rappeler qu’il illustre ce que les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger ont appelé « l’invention de la tradition ». Ce n’est en effet qu’en 1891 que ce document - dont la signification historique exacte demeure d’ailleurs imprécise - est exhumé pour servir d’acte de naissance mythique à la Suisse.

    Quelle valeur ce pacte représente-t-il aujourd’hui, quel sens les Suisses lui donnent-ils ? Ce sont des questions de ce genre qui font apparaître la fêlure au cœur de la construction nationale helvétique. On a ainsi vu les réactions surprises, voir hilares, que les trépignements de C. Mörgeli ont déclenchées (ndlr : en mars, une frange de l’UDC s’est offusquée contre le prêt du pacte à une exposition étasunienne). Il semble en effet un brin ridicule de s’inquiéter du départ à l’étranger d’un document qui n’a plus de valeur juridique, qui ne concerne que l’histoire de trois cantons suisses et qui n’est qu’un symbole parmi d’autres du grand fatras imaginaire que le nationalisme suisse - à l’image de ses voisins - a produit depuis 150 ans. Bien qu’il soit censé marquer l’acte de naissance de la Suisse, rares sont ceux qui en connaissent la lettre, et plus rares encore ceux qui seraient capables de le situer dans son contexte historique. Rien de comparable donc avec la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis ou la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, toutes deux largement diffusées dans le pays qui les a vu naître. Cette affaire montre bien que les Suisses cultivent avec leur imagerie nationale une distance un rien amusée, bien conscients de son caractère artificiel. C’est cette distance qui, je crois, permet de décrire tout d’abord la Suisse comme une nation fêlée, mais aussi comme un tremplin possible pour le dépassement de cette idée nationale, celle-là même qui s’est montrée si mortifère au XXe siècle.

    Aujourd’hui, il faut savoir reconnaître à la Suisse cette capacité de surmonter ce mode de pensée nationaliste marqué par le repli, la crispation identitaire et les peurs de l’autre et de l’avenir, à condition d’accepter son incomplétude identitaire, ses défauts, sa fragilité, en un mot sa fêlure. »

    mardi 20 juin 2006

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