L’auditoire, journal des étudiants de Lausanne (UNIL - EPFL)
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194//Décembre 2009

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    Culture

    Ces photos qui dérangent

    Entre liberté d’expression et suspicion de crimes pédophiles, l’œuvre des photographes impliquant des enfants nus se trouve, aujourd’hui plus que jamais, sous les feux des projecteurs.

    Dans les années 60, les artistes photographiaient sans problème des enfants, parfois nus. Mais aujourd’hui, la polémique fait rage et l’on n’hésite pas à accuser ces mêmes photographes de pornographie enfantine. Comment ce revirement s’est-il produit ? Prenons un cas concret : une photographie de l’actrice Brooke Shields, réalisée en 1975 par Garry Gross (qui sera ensuite retravaillée par Richard Prince). Sur cette dernière, l’actrice a 10 ans, elle est nue dans une baignoire, entourée d’un halo de fumée, maquillée comme un camion volé. En octobre 2009, le Tate Modern Museum de Londres censure ce cliché lors d’une exposition. Quelques mois plus tôt, la même photo était exposée au Musée de l’Elysée à Lausanne. Mais que fait la police ?

    Brooke S., 10 ans, mannequin

    En 1975, la petite Brooke a 10 ans mais déjà une longue carrière de mannequin derrière elle. Sa mère mandate régulièrement Garry Gross pour réaliser des clichés de son jeune prodige. Cette photographie s’inscrit dans une série réalisée par Gross, The Woman in the Child. Lorsqu’elle est diffusée à la fin des années 70, ce cliché ne choque pas le public, qui en a vu d’autres. Alors pourquoi un tel changement aujourd’hui ?

    Suspicions et châtiments

    Selon Daniel Girardin, conservateur du Musée de l’Elysée, le climat s’est totalement modifié au début des années 90 : « Le regard que l’on porte sur les images est très différent d’il y a vingt ans. Nous vivons dans une atmosphère de suspicion qui pèse sur toutes les représentations, quelles qu’elles soient ; ceci pousse à la censure et non à la liberté d’expression. » Ce climat de méfiance et de peur nous induit à relire toutes les images qui nous parviennent. Toutefois, cela s’opère généralement sans prendre en compte le contexte de production du cliché et sans considérer la photographie comme une représentation. En trente ans, les choses ont bien changé, il n’est actuellement plus du tout possible de briser ce tabou de la nudité enfantine. Les pressions sont bien trop fortes. Cependant, le thème de la femme-enfant a toujours fasciné de nombreux artistes : « De la Nana de Zola à la Lolita de Nabokov, on assiste à la mise en scène d’un idéal féminin qui bénéficie d’une très longue tradition culturelle », nous explique Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’Unil. Néanmoins, la société a désormais pris connaissance de l’existence des crimes pédophiles, notamment par le biais d’internet. Cette prise de conscience induit un regard différent sur les images.

    Jusqu’où peut aller la liberté d’expression d’un artiste ? « Les limites sont fixées par la loi ; elle change d’un pays à l’autre et est susceptible d’être interprétée différemment suivant l’idéologie dominante », souligne Daniel Girardin. Nous vivons dans une société où l’on a désormais systématiquement recours à la voie juridique, comme si les juges avaient la capacité de régler tous nos problèmes. « Les limites de la loi sont fluctuantes par définition. Les artistes jouent continuellement avec la civilité : il y a une prise de risque évidente dans la réalisation de tels clichés, que ce soit dans les années 60 ou de nos jours », ajoute Philippe Kaenel.

    C’est précisément ce qu’a tenté d’exprimer Controverses, l’exposition mise en place par Daniel Girardin et Christian Pirker. Cette dernière a déposé ses valises en Belgique après avoir fait escale à Paris ; elle s’en ira ensuite à Vienne. Peu importe l’endroit où elle se déploie, l’exhibition bat tous les records de fréquentation du public. Daniel Girardin explique ainsi ce succès : « Tout le monde est concerné par la question des controverses ; elles nous posent des questions existentielles, philosophiques, éthiques et personnelles. Devant les 88 photos que compte l’exposition, chacun est amené à s’interroger sur ses propres limites. » Et Philippe Kaenel de rajouter : « Le spectateur se trouve dans la posture du voyeur qui a les moyens de juger ce qui, de son point de vue, est répréhensible ou non. Il est lui-même impliqué dans la controverse. »

    Brooke S., 40 ans, plaignante

    Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la photo de Garry Gross représentant Brooke Shields était présente dans l’exposition pour une toute autre controverse que celle de l’âge du modèle. L’actrice intenta trois procès au photographe pour tenter de récupérer les négatifs de cette image, sans succès : le tribunal trancha en faveur de l’artiste et du contrat qui avait été conclu entre la mère de Brooke Shields et ce dernier. Cette photo est, à la base, polémique de par les questions qu’elle pose sur le droit à l’image de la personne représentée.

    Avant d’être censuré à Londres, ce cliché a été exposé à l’Elysée et aux quatre coins du monde sans faire de vagues. Mais le climat actuel est différent, il s’est encore refroidi ces derniers temps, depuis les affaires Mitterrand ou Polanski. On a peur, on suspecte, on censure. « On confond expression artistique et crimes pédophiles, c’est un amalgame extrêmement grave » ,affirme Daniel Girardin.

    Parfois, certains artistes s’autocensurent. Sally Mann, après avoir connu de nombreux déboires suite aux photos de ses enfants, a refusé de relancer la polémique en étant exposée dans Controverses. Cependant, le musée lausannois lui consacrera une rétrospective dans les mois qui suivront. Comme le souligne Daniel Girardin, la démarche est différente : « Les photos des filles de Sally Mann seront contextualisées, on comprend mieux leur fonctionnalité en ayant sous les yeux l’œuvre entière de la photographe. » 

    Sally Mann, Immediate Family, du 6 mars au 6 juin 2010, Musée de l’Elysée, Lausanne.

    mardi 26 janvier 2010

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