La Passion selon Astier

Que ma joie demeure !

De et avec Alexandre Astier

Mis en scène par Jean-Christophe Hembert

 

2005. Pour remplacer Caméra Café, M6 mise sur un nouveau programme court proposant cette fois-ci une relecture humoristique de la légende arthurienne. Coup gagnant, puisque Kaamelott dépassera largement les audiences de la série de Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h. Mieux, au fil de ses six saisons, cette création originale s’imposera carrément comme un véritable exploit artistique.

Astier_1

Et ce pour une raison toute simple : à l’inverse des ambitions limitées de Caméra CaféKaamelott est mue par les velléités d’un homme qui sait exactement où il va. Alexandre Astier, homme de théâtre et musicien de profession, en présentant ses épisodes pilotes à M6,  prévoyait déjà bien plus qu’un simple programme court humoristique. Ainsi, au terme d’une évolution subtile et savamment orchestrée, il transformera ce « remplaçant de Caméra Café » en une œuvre colossale investissant plusieurs supports (TV, BD, roman graphique) et proposant une histoire dense et parfaitement réfléchie, le ton glissant vers le drame au fil de l’allongement du format, jusqu’à une sixième saison phénoménale en plein Cinecittà qui ouvre en grande pompe la voie à une prochaine trilogie au cinéma.

Si Kaamelott est évidemment son fait d’armes le plus marquant, Astier demeure néanmoins très actif à l’extérieur du Royaume de Logres : outre son passage sur grand écran avec l’inégal mais attachant David et Madame Hansen, il participe également au bon développement du terrain web en produisant l’émission humoristique Golden Show, et, nous y arrivons enfin, reste en parallèle très fidèle à la scène.

Après avoir bouclé sa série et son premier film, l’envie de fouler une nouvelle fois les planches s’est rapidement faite sentir. Cogitant depuis longtemps l’idée d’un spectacle sur la « transmission » et souhaitant depuis toujours rendre hommage au compositeur qu’il idolâtre, il se lance donc dans l’écriture d’un one man show narrant la vie tourmentée de Johann Sebastian Bach.

QUE MA JOIE DEMEURE

Samedi 28 septembre 2013, le projet a abouti et passe par chez nous. Arrivés devant l’entrée du Théâtre du Léman, nous remarquons une série d’affiches indiquant que « M. Astier s’est blessé à la jambe lors d’une précédente représentation… » (on imagine alors le pire), mais qu’il « a tout de même tenu à jouer ce soir » et que « la mise en scène a donc été adaptée en conséquence ». Rassurés mais perplexes quant à ces modifications, nous pénétrons dans la salle (complète). Sur la scène, un banc, un clavecin, un tableau noir, et un cadre de fenêtre en bois.

Soudain, tout s’obscurcit, puis surgit une croix lumineuse qui vient brusquement éclairer le cadre au son des « Trotz ! » scandés par les chœurs du motet Jesu, meine Freude. Bach débarque alors sur scène… en béquilles ! Ainsi, outre le témoignage de l’extrême respect qu’il a pour son public, la décision d’Astier de jouer malgré sa blessure est doublement admirable lorsque l’on voit à quel point la mise en scène a été adaptée avec intelligence, d’autant plus à l’aune de la performance physique dont l’acteur fait preuve (c’est qu’il en fait des allers-retours entre les différents éléments du décor !).
Mieux, le handicap ajoute à la fragilité du personnage.
Car c’est un Bach fragile que nous présente Astier. Un Bach proche d’Arthur, et pour cause : l’auteur injecte beaucoup de lui-même dans les figures qu’il incarne. Ainsi, l’un comme l’autre est caractérisé par une certaine mélancolie doublée d’une angoisse liée à la perte des enfants.

Astier_3

En somme, Que ma joie demeure ! recèle de nombreux points communs avec Kaamelott : le compositeur allemand comme le roi breton, tous deux brillants mais peu psychologues, ne supportent pas l’autorité, sont entourés d’incompétents qui les freinent dans leurs projets et se retrouvent forcés d’expliquer en boucle leur œuvre à une troupe d’abrutis finis. Ces derniers, d’abord considérés comme un obstacle, se révéleront finalement être un grand soutien pour le héros.

Ainsi, tandis que Perceval deviendra au fil des saisons le confident d’Arthur, la journée portes-ouvertes que Bach se trouve forcé d’animer prendra bien vite les atours d’une véritable psychanalyse. Ce génie condescendant et apparemment infaillible laissera petit à petit entrevoir ses doutes et ses peurs tandis que son public de crétins, suivant le profil du débile magnifique, dévoilera progressivement une certaine beauté morale, une curiosité sincère et une bonne volonté qui ne peuvent que susciter la bienveillance.

Comme souvent chez Astier, rien n’est figé, ni l’histoire, ni le ton avec lequel on la raconte. La beauté peut surgir du grotesque, le badaud à l’air le plus benêt peut faire preuve d’une étonnante vivacité d’esprit, le plus beau morceau peut être composé à partir de miettes de pain… Le récit nous fait alors passer par toutes les émotions ; le tragique côtoyant aisément le comique, on nous raconte un vrai drame en même temps qu’une comédie fine et enlevée, on est bouleversé autant que réjouis.

Astier_4

En nous plaçant dans le rôle des péquenauds à qui Bach s’adresse, Astier crée un vrai contact avec son public, un lien sincère et fort, à mille lieues des artifices racoleurs du stand-up. Dès lors, nous ne pouvons qu’être conquis par sa performance phénoménale, l’acteur faisant preuve d’une virtuosité technique lors de ses prestations musicales, d’une précision dans son jeu et d’une agilité dans sa gestuelle malgré sa blessure. Nous ne pouvons que savourer chaque fragment du texte brillant qu’il nous sert, de la précision des faits rapportés à l’étonnante relecture personnelle, de ses apartés introspectifs à ses répliques cinglantes que ne renierait pas un Michel Audiard. Enfin, nous ne pouvons qu’être emportés par la mise en scène impeccable de Jean-Christophe Hembert (aka Karadoc), qui modèle habilement le spatio-temporel à travers des jeux de lumières savamment calculés.

Au terme de la représentation, une certitude s’impose : Que ma joie demeure ! est un spectacle virtuose, intelligent, drôle et touchant, et Alexandre Astier un artiste rare et indispensable.

L’Académie française ne s’y était pas trompée en lui décernant l’an dernier le Prix du jeune théâtre, tout comme le public de ce samedi 28 septembre qui, alors qu’il revient sur scène pour un salut essoufflé, lui offre une standing ovation méritée.

Au vu de ce qu’il a fait de Bach, on ne peut que se réjouir, en attendant que Kaamelott se sorte de son blocage juridique, de visionner l’année prochaine son adaptation en animation 3D d’Astérix et le Domaine des Dieux, qui devrait à coup sûr rendre à la franchise ses lettres de noblesse, voire bien plus que cela…

Still quiet here.sas