Complètement à l’Ouest

Lone_Ranger_1Lone Ranger
De Gore Verbinski | Western
Avec Armie Hammer, Johnny Depp et Tom Wilkinson

 

Au-delà des apparences, Gore Verbinski est un auteur à part entière, un cinéaste doté d’un réel point de vue et d’un talent de mise en scène indéniable. S’il est hélas resté bien trop souvent cantonné aux produits formatés des studios (les trois premiers Pirates des Caraïbes, le remake du Cercle), son passif de clipeur et quelques belles idées émaillant ses premiers films témoignaient tout de même d’une certaine maîtrise visuelle.

En s’écartant des majors, il avait d’ailleurs su le prouver définitivement en livrant enfin son film avec le génial Rango, petite perle de l’animation qui dépassait le simple hommage au western pour devenir une lettre d’amour à toute la magie du septième art.

Dès lors, voir Verbinski revenir dans le giron de Disney pour filmer une nouvelle fois le cabotin Johnny Depp au milieu d’un Far West aseptisé avait de quoi nous désoler. D’autant plus en sachant que, vu l’importance de ce projet, le studio risquait bien de ne pas laisser une grande liberté au réalisateur.

THE LONE RANGEREn effet, Lone Ranger fait partie d’un plan marketing initié par la maison de Mickey il y a de cela quatre ans. Fin 2009, à la recherche d’un remplaçant de la lucrative trilogie Pirates des Caraïbes, Disney lance le développement de trois franchises potentielles. Comme il est de coutume ces dernières années, chacun de ces projets reprendra un matériau préexistant : un film culte du studio (Tron), une série de romans fondateurs de la science-fiction (Le Cycle de Mars d’Edgar Rice Burroughs) et une vieille série ayant connu son petit succès en version radiophonique comme à la TV (The Lone Ranger).

Tron Legacy sortira fin 2010 aux USA, suivi de John Carter début 2012. Le premier, belle démonstration technique assez vaine, effectue un score relativement moyen au box-office et reçoit un accueil plutôt froid, avant que le second, génial space opera, ne devienne l’un des plus gros bides de l’histoire du cinéma. Démarré fin 2011, le tournage de Lone Ranger sera retardé à de multiples reprises suite à une série de réécritures du script visant à réduire le budget jugé trop conséquent, jusqu’à aujourd’hui. Le futur Tron 3 ayant peu de chance de rallier les foules et les suites prévues pour John Carter étant déjà annulées, il se pose donc comme le dernier espoir pour Disney de se créer une nouvelle poule aux œufs d’or.

Hélas pour le studio, au vu de ses résultats au box-office américain, cette dernière tentative semble bien partie pour connaître le même sort que les autres. Et au contraire de l’injuste échec de John Carter, on ne saurait vraiment le plaindre.

Parce qu’au contraire de la perle mésestimée d’Andrew Stanton, Lone Ranger se révèle être un échec à peu près à tous les niveaux.

Lone_Ranger_4Bien loin d’un Rango, il a tout de la production Jerry Bruckheimer typique : humour forcé et lourdingue, scénario confus et je-m’en-foutiste, esbroufe visuelle dénuée du moindre point de vue. L’opposé total du film d’animation de Verbinski, en somme.

En réalité, si nous appuyons la comparaison avec ce dernier, c’est parce que la confrontation de ces deux traitements d’un même genre révèle au grand jour l’idéologie qui sous-tend leur cadre de production respectif.

Risquons-nous donc à un petit jeu des sept différences.

Dans Rango, on nous offrait un véritable voyage initiatique en même temps qu’une habile métaphore du cinéma (ce lézard qu’on découvrait en train de s’inventer des histoires tout seul et qui s’inventait un personnage de légende de l’Ouest pour finir par le devenir réellement).

Dans Lone Ranger, l’histoire part dans tous les sens sans jamais se poser clairement sur une ligne directrice, abandonnant de nombreuses pistes à peine ouvertes (est-ce un récit de vengeance ? une quête initiatique ? un buddy movie ?), multipliant les arcs narratifs peu clairs (les enjeux de base mettent une heure pour se poser, pour ensuite être totalement délaissés au prix d’une série de rebondissements et de twists plus nuls les uns que les autres) et les personnages secondaires souvent inutiles (à quoi sert Helena Bonham Carter ?).

THE LONE RANGERPourtant, malgré ce foisonnement du tout et du n’importe quoi, Lone Ranger se trouve être paradoxalement incroyablement vide et surtout affreusement lent et atrocement long. Deux heures et demie, c’est bien long pour faire semblant de raconter ce que Rango traitait entièrement avec une grande intelligence en quarante minutes de moins : la « naissance d’un héros », que le sous-titre français de Lone Ranger nous promet, mais qui n’est qu’à peine esquissé dans le résultat final.

Dans Rango, la galerie de personnages hauts en couleurs était habitée avec passion par des doubleurs talentueux : Isla Fisher, Alfred Molina, Bill Nighy, Ray Winstone, Harry Dean Stanton et un Johnny Depp dont la folie était utilisée à bon escient pour donner vie au lézard schizo.

Dans Lone Ranger, le script bordélique passe totalement à côté de son duo pourtant intéressant (le choix de Armie Hammer pour incarner le héros était une bonne idée, et le caractère taciturne de l’Indien Tonto permet minimiser le cabotinage de Depp), et l’excellent casting qui l’accompagne ne trouve jamais de rôle à sa mesure (encore une fois, à quoi sert Helena Bonham Carter ?).

Dans Rango, Hans Zimmer livrait une partition flamboyante, épique et envoutante, parodiant avec brio la chanson du Django original ou se permettant une géniale relecture country de La Chevauchée des Walkyries, redonnant à la musique de western un nouveau souffle, à grand renfort de guitare électrique et de chœurs de mariachis.

Lone_Ranger_6Dans Lone Ranger, le même Hans Zimmer se révèle aussi peu inspiré que sur Man of Steel, et n’est cette fois-ci efficace que lorsqu’il pique des thèmes ailleurs (sa reprise littérale d’un mouvement d’Il Était Une Fois Dans L’Ouest ou du Finale de Guillaume Tell de Rossini).

Enfin, et nous arrivons au plus triste, dans Rango, Gore Verbinski nous montrait toute l’étendue de son talent en livrant un vrai univers, donnant aux chevauchées et duels la force et le lyrisme qui leur incombent et aux paysages le mystère qui leur est dû.

Et malheureusement, dans Lone Ranger, sa mise en scène reste cadenassée, comme s’il était contraint de faire un Pirates bis, flattant le spectateur avec une esthétique clippesque et ostentatoire, mais bien évidemment vide de sens. C’est en le voyant faire n’importe quoi avec sa caméra lors d’un final grandguignolesque absolument ridicule que l’on se rend compte à quel point la passion qu’il avait déployée sur son film d’animation est ici pervertie dans cette farce grotesque.

Rango était un magnifique western, Lone Ranger n’en est qu’un clone dégénéré, cynique et abrutissant.

C’est donc un nouvel échec pour Disney. Mais si l’échec commercial nous indiffère pas mal (de toute façon, gageons que les Avengers vont venir bien vite renflouer ses caisses), l’échec artistique, en revanche, ne peut qu’ajouter une nouvelle inquiétude quant au futur revival de Star Wars

 

 

 

 

 

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