Froid comme l’acier, solide comme le carton

Man of Steel
De Zack Snyder | Action
Avec Henry Cavill, Amy Adams et Michael Shannon

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Une adaptation a cela de délicat qu’il s’agit, pour celui qui s’y risque, d’un constant exercice d’équilibrisme entre le respect du matériau d’origine et la réalisation de ses envies personnelles, le tout débouchant sur une vision particulière qui, dans l’idéal, devrait rendre hommage à l’œuvre tout en l’éclairant d’un jour nouveau. En l’occurrence, les meilleures adaptations de comics sur grand écran sont celles dont l’auteur conserve l’essence de l’œuvre originale, l’ajuste à son médium et la renvoie à travers le prisme de ses propres obsessions.

C’est ce que Zack Snyder avait été incapable de faire à deux reprises, ne faisant que transposer telles quelles les cases de chaque planche : son 300 comme son Watchmen ne conservaient ainsi que l’apparat visuel des comics dont ils étaient tirés et les vidaient de leur substance dramaturgique, la narration d’une bande dessinée ne correspondant pas à celle du cinéma.

C’est en revanche ce que Christopher Nolan avait réussi avec Batman. S’assurant de la caution scénaristique de David S. Goyer, docteur ès comic-book, le réalisateur d’Insomnia livrait une version du Chevalier Noir fidèle à l’œuvre de Bob Kane et Bill Finger dans son fond, mais dont la forme était modelée par ses propres thématiques. Ainsi, tout élément fantastique était évincé au profit d’un univers très ancré dans la réalité et le récit avançait au fil d’une narration éclatée mélangeant de multiples sous-intrigues.

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Néanmoins, si cette version du plus sombre des superhéros est indéniablement une franche réussite, on regrettera tout de même que les velléités « thrillerisantes » de Nolan et son besoin de tout complexifier aient peu à peu pris le pas sur l’univers cohérent qu’il avait mis en place (quoi qu’en dise la majorité, The Dark Knigh Rises reste très mal écrit). L’auteur de Memento a certes ressuscité la franchise Batman, mais il y a également atteint ses limites.

C’est ce constat qui nous faisait appréhender le reboot de Superman par un Nolan producteur et scénariste en compagnie de Goyer avec une certaine méfiance. Personne ne dira le contraire, après trente ans de vache maigre, et surtout après un Superman Returns catastrophique, le défenseur de Metropolis avait bien besoin d’un petit relooking. Pressée de mettre en place sa Justice League pour concurrencer les Avengers de Marvel, la Warner ne s’est pas posé longtemps la question pour savoir qui mettre aux commandes : Nolan et Goyer ont fait un carton avec Batman, on les garde ! Ah, et ce type qui fait que des adaptations de comics là… Snyder, c’est ça ! Ça marche pas mal, ses trucs, non ? Eh ben, on le met à la mise en scène !

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Un an après la fin de la saga Dark Knight, celle de Superman recommence donc. Et on doute. On doute de la capacité de Zack Snyder à nous livrer autre chose qu’une mise en scène de pub Hugo Boss. On doute de la pertinence d’appliquer au plus lumineux des superhéros le même traitement sombre et réaliste qu’à l’Homme Chauve-Souris. On doute de la possibilité que le Britannique Henry Cavill, déjà très mauvais en héros grec dans Les Immortels (ersatz à peine masqué de 300 ; vous voyez le lien ?), soit convaincant en demi-dieu kryptonien.

Mais au fond, une petite indulgence persiste en nous, favorisée par des échos du passé, le souvenir du chef-d’œuvre de Richard Donner, de l’immortelle incarnation de Christopher Reeve, de la géniale musique de John Williams ; l’envie de revoir cette figure emblématique sur grand écran. On se dit qu’au pire la mise en scène sera vide de sens mais tout de même un minimum léchée et que le scénario explorera au moins quelques nouvelles pistes (et que ça ne pourra de toute façon pas être pire que Returns).

Comme quoi, quand on aime, le fantasme est souvent loin de la réalité. Très loin.

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L’introduction donne quelques espoirs. En un quart d’heure, on assiste à la naissance de Kal-El sur Krypton, au combat de ses parents contre le coup d’état mené par le Général Zod et à la destruction finale de la planète, la fusée contenant le futur héros étant éjectée juste à temps. Le film démarre ainsi sur les chapeaux de roue, mais parvient durant ces quinze minutes à poser un univers original et cohérent : le design kryptonien, fortement inspiré de H. R. Giger, est réussi, les effets spéciaux, signés WETA, sont aussi aboutis qu’à l’accoutumée, et l’affrontement entre Jor-El et Zod, incarnés respectivement par un Russel Crowe et un Michael Shannon taillés pour leur rôle, se révèle prenant. Certes, on détecte déjà quelques tics assez agaçants dans la mise en scène (zoom brusque à chaque plan), mais Snyder reste ici relativement sobre et efficace. On commence alors à se dire que, peut-être, l’exploit Batman Begins a été réitéré.

Mais soudain, tout dérape et nos espoirs volent en éclats au même titre que Krypton…

Les vices propres à Nolan reprennent le dessus et le film sombre : alors que la capsule de secours du bébé Kal-El est sur le point de toucher le sol de la Terre, une transition brusque nous projette trente ans dans le futur. On découvre alors un type qui enchaîne les petits boulots, commençant par pêcher la morue sur un chalutier, puis enchaîne en servant dans un bar paumé, avant de faire de l’auto-stop dans une campagne tristounette. Aucune présentation n’étant faite, on ne peut que deviner qu’il s’agit du futur Superman, qui semble pour l’instant refouler ses pouvoirs. L’ennui, c’est qu’on ne l’a pas vu les découvrir, ni apprendre à se connaître, ni rien. Son enfance, on ne la verra qu’à travers une série de flashbacks censés illustrer les éléments fondateurs de son apprentissage. Outre le fait que ces segments soient très inégaux (et ce malgré la présence réjouissante de Kevin Costner en Jonathan Kent), le choix de les délivrer au compte-goutte se révèle être une monumentale erreur.

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On veut bien que la narration ne suive pas un tracé linéaire et que la structure du récit soit éclatée, mais encore faut-il que cela soit pertinent et surtout bien fait. Batman Begins avait beau user du même procédé de retour arrière, il le faisait intelligemment et ne nous dévoilait pas le Chevalier Noir avant que Bruce Wayne ait terminé son parcours initiatique. Ici, c’est plus délicat : les figures de Kal-El, Superman et Clark Kent ne sont pas si facilement dissociables, et le film s’empêtre dans cette ambiguïté, le spectateur ne sachant jamais à qui il a réellement à faire. Dès lors, Goyer et Nolan nous balançant un héros sans expliquer dès le départ qui il est, d’où il vient et ce qu’il cherche, l’identification ne fonctionne pas, et la construction alambiquée du récit ne permet pas au personnage de suivre la progression voulue.

En somme, les relations que ce dernier entretient avec les autres protagonistes sont tout aussi mal exécutées, qu’il s’agisse de celle qui doit unir Clark et Lois (introduite n’importe comment et à peine dévelopée) ou celle qui oppose Superman et Zod (dont on tente un peu tard d’exploiter les rapports « compatritotiques »).

Cette approche bien maladroite de la narration est hélas symptomatique du grand problème du film : comme on le craignait, Man of Steel applique à Superman le même traitement que la trilogie Dark Knight appliquait à Batman. Chaque membre de la production le martelait bien fort durant toute la promotion : l’idée est ici de rendre Superman réaliste.

Problème : on ne rend pas Superman « réaliste » !

Inévitablement, le résultat final s’éloigne considérablement de son matériau d’origine. La plupart du temps, il s’agit moins d’un film de superhéros que d’un thriller. En effet, le récit prend régulièrement les atours d’une enquête policière (Lois Lane engage ainsi une sorte de traque pour débusquer Kal-El) et s’attarde longuement chez les militaires, dans des bureaux remplis d’écrans ou des salles d’interrogatoire, et nous ressert même le parallèle post-11 septembre déjà présent dans The Dark Knight (l’attaque de Zod prend la forme d’une menace terroriste, piratage des chaines TV et chantage à l’appuis).

De même, sous l’influence d’un Nolan effrayé par le fantastique pur et l’inexplicable, en témoigne sa filmographie (même Inception ou Le Prestige se raccrochent à des faits tangibles), les éléments trop « folkloriques » de la mythologie de Superman sont écartés dès que possible : exit la kryptonite lumineuse et l’imposante Forteresse de Solitude, au profit de justifications « scientifiquement » plus acceptables, la pierre affaiblissant le héros étant ainsi remplacée par une différence d’atmosphère qui le fait cracher du sang (eh oui, Superman gerbe ses boyaux dans Man of Steel !).

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Au milieu de tout ça, on note tout de même quelques bonnes idées qui revisitent le comic avec intelligence (dont une utilisation originale du « fantôme virtuel » de Jor-El), mais elles s’avèrent bien peu nombreuses face à la quantité d’erreurs impardonnables. Il semble loin, le temps de la brillante relecture de l’Homme Chauve-Souris… Visiblement grisé par l’étiquette d’ « auteur de blockbuster cérébral » que la critique lui a collée, Nolan s’est lui-même perverti et semble entraîner Goyer dans sa chute (les scripts du scénariste ont commencé à baisser depuis The Dark Knight).

En découle un récit bancal, dont la fragilité se répercute sur la mise en scène de Snyder, moins clinquante, mais encore plus bordélique qu’à l’accoutumée. Plus que jamais, le réalisateur mélange les styles n’importe comment sans jamais digérer ses influences piquées à gauche, à droite (il la joue Terence Malick du pauvre pour les flashbacks, use et abuse de la shaky cam post-Jason Bourne histoire de rendre les scènes d’action bien gerbatives et les dialogues illisibles, et transforme son climax en cinématique de jeu vidéo désincarné), quand il ne répète pas ad nauseam les mêmes effets gonflants au possible (les fameux zooms avant ultrarapides reviennent à chaque scène d’action !), le tout se révélant au final d’une incohérence rare. Certes, quelques plans sont plutôt jolis, mais restent désespérément vides de sens et de toute émotion.

Et ce n’est pas un Hans Zimmer particulièrement peu inspiré (à part un thème principal vaguement épique qui tourne en boucle, sa partition offre peu d’instants mémorables) ou une 3D plate comme jamais qui va apporter un peu d’épaisseur à tout ça.

Aucun sentiment n’émane de Man of Steel, pas plus des personnages que des morceaux de bravoure. Ni le scénario, ni la mise en scène, ni le très mauvais Henry Cavill ne parviennent à donner une profondeur émotionnelle et une réelle puissance physique au personnage. On ne croit jamais à Superman. Dès lors, comment le film dans son entier peut-il espérer fonctionner ?

Faisant le choix peu judicieux d’appliquer le même traitement à deux franchises antinomiques, Nolan, Goyer et Snyder livrent un film froid, pompeux et vide, bien loin de la grâce et la légèreté qu’on attend du défenseur de Metropolis, et que seul Richard Donner a su lui donner jusqu’alors.

 

 

 

 

 

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