Œuvres de rêve

Les Cinq Légendes
De Peter Ramsey | Animation
Avec Chris Pine, Alec Baldwin et Hugh Jackman

Dreamworks. Un nom qui vend du rêve, comme disent les jeunes. Pourtant, à part quelques belles réussites, notamment dans l’animation 2D (Le Prince d’Egypte, La Route d’Eldorado), le studio portant cette douce appellation fait rarement dans le merveilleux : ses quelques franchises intéressantes sont progressivement plombées par des suites à rallonge aussi opportunistes que peu inspirées (Shrek) et, le reste du temps, il tente de copier son talentueux rival Pixar sans comprendre ce qui fait réellement son succès (Fourmiz, Megamind). Car là où le studio à la lampe parvient à toucher à des thèmes universels à chaque film, Dreamworks n’ose jamais croire jusqu’au bout à son histoire et désamorce systématiquement la moindre émotion par des gags outranciers et racoleurs.

Sorti fin mars 2010, Dragons avait changé la donne. Les auteurs de Madagascar semblaient enfin avoir compris que le dialogue le mieux écrit ne remplacera jamais la puissance évocatrice d’une image, que des personnages travaillés et touchants valent tous les excités censés faire rire, que l’on peut être drôle sans en faire des caisses, et surtout qu’un film adressé aux enfants peut également être porteur d’un message fort qui parlera à tous. Doté d’une vraie histoire et de purs moments de grâce, le film se posait instantanément comme le meilleur Dreamworks et semblait indiquer un début de prise de conscience de la part du studio.

En ce mois de novembre 2012, nous arrive donc ces Cinq Légendes, nouveau long-métrage porteur de promesses des plus attrayantes.

Tout d’abord, le cadre du récit : adapté d’une série de romans écrits par William Joyce, le film imagine que le Père Noël, le Lapin de Pâques, le Marchand de Sable et la Fée des Dents (pendant anglo-saxon de la Petite Souris) forment une sorte de ligue chargée du bonheur des enfants. Mais, lorsque celui-ci est menacé par le Croquemitaine, ces Quatre Légendes partent à la recherche d’un cinquième membre, leur seul espoir semblant être Jack Frost, l’esprit de l’Hiver. Un scénario qui touche donc directement à l’imaginaire, offrant la possibilité de le transcender et d’offrir une œuvre poétique et forte.

Autre promesse, la participation au projet d’artistes de talent : Guillermo del Toro en tant que producteur et Roger Deakins comme consultant. Si le réalisateur d’Hellboy et du Labyrinthe de Pan n’avait clairement pas pu sauver Le Chat Potté du naufrage (sa seule contribution semblait être la magnifique mort du méchant), on pouvait espérer qu’il s’implique un peu plus dans cette nouvelle production. Quant au chef opérateur des frères Coen, on ne pouvait qu’être confiant quant à son apport artistique, puisqu’il était déjà présent sur Dragons.

Au final, force est de constater que Les Cinq Légendes confirme ce qu’avait laissé présager Dragons : Dreamworks est réellement en train de changer et peut enfin supporter la comparaison avec Pixar.

Comme promis, on a donc droit à une histoire construite mêlant habilement récit initiatique, film de superhéros et conte pour enfant. Les personnages ne sont plus uniquement des marionnettes beuglantes, mais de vraies figures mythologiques dotées d’une réelle profondeur : le héros récalcitrant, le vieux mentor, le rival, on retrouve chaque archétype traité avec intelligence.

Les mythes exploités se trouvent être revisités avec brio : entre un Père Noël tatoué façon La Nuit Chasseur qui se bat au sabre, un Lapin de Pâques badass qui balance des boomerangs, une Fée des Dents mixée avec un oiseau, un Marchand de Sable muet qui s’exprime littéralement par langage des signes, et enfin un Jack Frost amnésique et torturé, chaque membre des Cinq Légendes est caractérisé avec talent, tout comme leur terrible Némésis. Impressionnant et tragique, le Croquemitaine s’impose en véritable méchant parfaitement réussi. Et les personnages secondaires ne sont pas en reste : le Père Noël dispose en effet d’assistants absolument impayables : des lutins fringués en cône de chantier et des yétis tout droit sortis de Star Wars (le physique de Chewbacca, la voix de Jabba le Hut).

Car oui, non contents d’être réellement attachants, les protagonistes se révèlent également très drôles. Ici, on rit vraiment de bon cœur : l’humour n’est plus fatigant d’exagération, mais devient enfin efficace, moins appuyé et plus subtil (citons, entre autres, un running gag impliquant un yéti, hilarant, ou encore un clin d’œil désopilant à la traduction française « Petite Souris »).

Si l’écrit est donc de qualité, l’image est également une réussite totale. La mise en scène est inventive et époustouflante et le film est ponctué de trouvailles visuelles tout bonnement géniales : de l’appel des Gardiens par des aurores boréales aux très beaux effets produits par les pouvoirs de Jack Frost et du Marchand de Sable, en passant par les décors magnifiques tels que le Royaume de la Fée des Dents, les tunnels colorés du Lapin de Pâques ou l’antre souterraine du Croquemitaine, Les Cinq Légendes est un enchantement pour les yeux. En cela, le travail de Roger Deakins est clairement visible, notamment lors des scènes se déroulant en pleine nuit, dans des ruelles sombres tout juste éclairées par des néons faiblards.

Enfin, histoire de bien enfoncer le clou du succès, le frenchie Alexandre Desplat nous sert une BO génialissime alternant les mélodies douces et émouvantes et les thèmes épiques et galvanisants.

Vous l’aurez compris, le nouveau long-métrage de Dreamworks est indiscutablement son meilleur, prolongeant avec bonheur la maturation artistique amorcée par Dragons. Ayant finalement saisi tout le potentiel créatif de son matériau, le studio nous offre ce qu’il nous a si longtemps refusé : une histoire qui touche au plus profond, des personnages et des univers qui ne servent pas juste à amuser, mais aussi à faire rêver. En bref, il a enfin trouvé ce qu’il lui manquait : une âme.

Si, comme beaucoup, le mois de novembre vous déprime, allez voir Les Cinq Légendes, et alors, en sortant de la salle, les yeux encore pleins de flocons scintillants de magie et de reflets merveilleux, vous serez sûrs d’une chose : Dreamworks n’a jamais aussi bien porté son nom.

 

 

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