Guardi, ou le meilleur regard sur Venise

Grand dernier de la peinture vénitienne, Francesco Guardi est au centre d’une des plus grandes expositions européennes du moment. Au Palazzo Correr de Venise, jusqu’au 6 janvier.

En cours d’Histoire de l’Art, on l’aborde après le Tintoret, Véronèse, Titien ou Canaletto. Si on a le temps. Francesco Guardi (1712-1793) est pour une fois sur le devant de la scène, en plein cœur de la Venise qu’il n’a cessé de peindre durant sa carrière. Il faut dire qu’il passe encore pour un peintre de paysage et de petites scènes d’une Sérénissime sur le déclin, tant politiquement qu’artistiquement. Après ses grandes heures, la ville aux canaux ne se peignait plus que pour les riches touristes anglais, qui raffolaient du pittoresque des vues et des masques de carnaval.

La gamme de 121 tableaux et esquisses, rassemblée pour la première fois à l’occasion de son tricentenaire, trahit les débuts difficiles du peintre. Un contexte de crise déjà, qui a poussé le jeune artisan à se lancer dans tous les styles. On le retrouve sur une classique et tiède rencontre diplomatique, des scènes de rues aux traits lourdement gouachés, quelques commandes religieuses trop maniéristes pour être vraies. De quoi se faire une réputation de vendeur ambulant, gondolant au moindre offrant. Mais les coups de pinceaux et les surfaces trahissent déjà une parfaite maîtrise de son environnement, comme le célèbre Parloir des nonnes au couvent San Zaccharia, exposé pour la première fois.

Mais c’est le départ de son grand rival Canaletto en 1746 qui donne à Guardi l’occasion de se faire une place dans le club très fermé des vedutisti vénitiens, les peintres de paysages perspectifs. Il commence par reprendre les cadrages, la vue du grand maître. Puis il anime les espaces à sa façon. Entre un œil formé aux mille et unes facettes de Venise et un certain sens du commerce, Francesco Guardi excelle vite dans le genre. Au point que le musée a dû prospecter dans toutes les collections d’Europe pour réunir suffisamment d’esquisses et de toiles.

Et ça se comprend. Plus Guardi avance en âge, plus la lumière devient unique et multiple, les personnages sujets et objets, l’alignement éparse des maisons sur pilotis prend la forme d’une bande élastique ou d’un mur de scène réalisé par une conscience infinie du dialogue entre forme et détail.

Il a une septantaine d’années quand arrivent les premières commandes officielles de la Sérénissime. Ses dernières œuvres, réunies dans une salle donnant sur le Gran Canal et l’Isola de Santa Maria Maggiore, mettent au centre ce qui sera ironiquement les dernières cérémonies de la République Vénitienne. On y voit les défilés au flambeau, l’immense galère du Doge, l’arrivée du Pape. Mais sous un regard qui annonce et précède déjà la peinture des siècles à venir. L’espace se dilate, l’architecture se comprime, et les couleurs reflétées par les canaux deviennent les siennes.

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