Durcissement des lois sur l’asile et aide d’urgence; rencontre avec le Dr Bodenmann

Durcissement des lois sur l’asile et extension de l’Aide d’Urgence à de nombreux requérants. Que peuvent les professionnels de la santé pour soulager les maux de ces êtres humains très vulnérables? À l’occasion de son dossier sur l’asile (n°211), L’auditoire a interviewé le Dr Patrick Bodenmann (Médecin adjoint, PD- MER, Msc, Responsable de l’Unité des Populations Vulnérables (UPV), Policlinique Médicale Universitaire (PMU) ). 

La Policlinique Médicale Universitaire

Ce professionnel de la santé soigne chaque jour des personnes en grande précarité sociale, psychologique et somatique. Parmi les populations qui consultent la PMU, il se trouve de nombreux Requérants d’Asile (RA) et notamment des personnes à l’Aide d’Urgence (AU).

De par sa position, le Dr Bodenmann connaît bien les rouages du système de l’AU, ainsi que les conséquences sanitaires pour les individus qui le vivent et le subissent. Son équipe et lui-même donnent leur maximum pour apporter soins et soutien à un population généralement en grande difficulté. Ils tentent de réduire autant que faire se peut, dans les limites de lois devenant de plus en plus restrictives, la précarité des plus vulnérables.

L’auditoire: Vous êtes Docteur à la Policlinique Médicale Universitaire (PMU) et vous vous occupez des personnes concernées par l’aide d’urgence. Quel type de population s’adresse à vous?

Dr Bodenmann: La Policlinique Médicale Universitaire est une institution qui a vu le jour en 1887 et à l’époque sa première mission était de prêter et donner des soins aux indigents. Cette mission s’est vue complétée par d’autres: la formation, la recherche, le généralisme. Mais cette aide aux plus démunis est restée une sorte de fil conducteur de l’histoire de la Policlinique. Les Requérants d’Asile (RA) ont fait partie de ces populations particulièrement vulnérables, particulièrement précaires.

Le panel de patient que l’on voit à la Policlinique est multiple, ces personnes viennent ici comme elles iraient à un cabinet de médecin installé en pratique libérale. Toutefois, on a plus qu’ailleurs des  types de populations en grande difficulté. Il y a certes les RA, mais aussi de plus en plus de sans-papiers, de Suisses marginalisés et de Sans Domicile Fixe (SDF).

En fait, au sein de la PMU il existe un service infirmier, le Centre de Santé Infirmier (CSI), qui a pour mission première de donner des soins aux quelques 5000 RA qui sont actuellement au sein du canton. Sachant que la répartition en Suisse se fait au prorata de la population du canton (pour Vaud un peu plus de 8% des RA du territoire), ce CSI est un des secteurs importants de la Policlinique. Les infirmières et infirmiers voient l’ensemble de ces personnes pour un premier examen de «dégrossissage», de type examen de santé. Et lorsqu’elles nécessitent une consultation médicale, nous sommes là.

L’auditoire: Comment décririez-vous leur état de précarité, sur le plan social mais aussi sanitaire?

Dr Bodenmann: Très souvent, les RA ont des statuts multiples et variables. Lorsqu’ils arrivent en Suisse, ils demandent l’asile politique et visent à terme le titre de réfugié. Or, on sait que seuls quelques-uns, peut-être de l’ordre de 5% des personnes déposant la demande d’asile, auront le Graal. C’est-à-dire être réfugié. D’autres personnes seront déboutées du domaine de l’asile après une certaine période qui peut être relativement longue.

Pour certains requérants, il y aura ce qu’on appelle une Non Entrée en Matière (NEM): ils présentent leur dossier et puis très vite on leur dit non: «vous n’avez pas les conditions pour être dans le trac habituel du domaine de l’asile.»

Il y a également des personnes qui sont dans les accords Schengen-Dublin. Ils ont fait une demande d’asile dans un pays de l’UE (Italie, Grèce ou ailleurs) et, ayant reçu une réponse négative, ils sont venus en Suisse. Automatiquement on leur dit non, car il y a déjà eu une première demande dans un autre pays de l’espace Schengen-Dublin.

Pour ces trois populations apparaît effectivement l’AU, laquelle a pour but réel de rendre encore plus repoussant l’asile politique en Suisse.

L’AU a un impact important sur la santé et les personnes que l’on voit présentent souvent à la fois une vulnérabilité sociale et une vulnérabilité médicale. Sur le plan social, ce sont des gens déracinés. Ils ont vécu un processus de migration souvent traumatique. Ils n’ont pas de possibilité de vraiment s’intégrer et, à cause de cela, ils sont particulièrement passifs et oisifs.

L’auditoire: Est-ce que cette AU concerne d’autres populations que les déboutés, les NEM et les cas-Dublin?

Dr Bodenmann: Non, l’AU regroupe essentiellement ces personnes là. Elle est octroyée à ceux à qui l’on refuse l’aide sociale. Cela fait écho à la mise en marche du durcissement des lois sur l’asile, qui date de 2006. Ce premier durcissement est devenu effectif dans le canton de Vaud en 2008; on appelle cette loi Lara.

Initialement, cette AU impliquait l’arrêt de l’assurance maladie (la LAMal). Cela a heureusement été corrigé dans le canton de Vaud et les requérants d’asile à l’AU peuvent être assurés en terme médical.

Mais la loi concerne aussi les conditions d’hébergement. Là, l’enjeu est majeur! Car lorsque vous êtes à l’AU dans le domaine de l’asile, vous avez des conditions d’habitation souvent très précaires. Pour preuve: l’ouverture de plus en plus fréquente d’abris de la protection civile. Il y en a près d’une dizaine dans le canton de Vaud, ce n’est pas négligeable.

L’auditoire: Justement, il y a ces bâtiments de la protection civile qui sont utilisés comme logements, est-ce que ça peut être d’autres formes d’habitations?

Dr Bodenmann: D’une façon générale, quand vous passez à l’AU, vous changez de conditions d’hébergement. Elles deviennent plus défavorables. L’habitat en communauté est notamment récurrent. Oublié le studio ou l’appartement seul, vous vivez avec d’autres individus. Même dans les lieux d’accueil spécifiques, la situation se détériore. Prenons l’exemple du centre de Crissier: il peut accueillir 300 personnes, mais il en héberge aujourd’hui 400! Les gens sont très proches les uns des autres et cela génère pas mal de tensions, comme on peut se l’imaginer, entre gens venant de différentes parties du monde, ayant des représentations et des habitudes qui divergent.

L’auditoire: J’ai lu également que ces logements sont mixtes. Aide-t-on spécifiquement les femmes seules ou celles qui sont enceintes?

Dr Bodenmann: C’est tout l’enjeu! Fin 2007, on a publié, dans le 24 Heures, un petit article pour dire qu’on était particulièrement inquiet de l’apparition et de la mise en place de l’AU. On considérait que dans la population des requérants d’asile à l’AU, certaines personnes étaient encore plus vulnérables que les autres et la détérioration de leurs conditions d’habitat entraînerait chez elles une plus grande vulnérabilité. Les femmes ne sont pas épargnées.

Dès lors, on a créé un groupe pluridisciplinaire où se retrouvent psychiatres, juristes, conseil d’éthique le cas échéant, personnel administratif, médecins généralistes. Ils se positionnent par rapport à des dossiers de personnes qui sont notamment à l’AU pour savoir si on ne pourrait pas, sur la base d’un factuel médical, faire en sorte que les conditions d’hébergement ne se dégradent pas trop. On a traité plusieurs centaines de dossiers depuis début 2008. Ces gens, en général assez jeunes, dont la moyenne d’âge se situe aux alentours de 35 ans, sont des personnes qui ont fait toute la démarche de la migration forcée, souvent traumatique, pour arriver ici. Ils ont quand même une certaine résilience, une certaine force. Ces personnes présentent de plus en plus des troubles psychiatriques majeurs, vraiment majeurs! La prévalence du syndrome de stress post-traumatique est de l’ordre de 40%. C’est beaucoup! C’est pourquoi on essaie de faire connaître notre activité médicale par des articles dans la Revue médicale suisse, mais aussi par des contributions à certains ouvrages ou par des interviews à la Radio Suisse Romande.

L’auditoire: Avez-vous quelques choses à ajouter à propos de l’aide d’urgence?

Dr Bodenmann: La situation actuelle des personnes qui sont dans le domaine de l’AU, ou au sens un peu plus large dans le domaine de l’asile, ici dans le canton de Vaud, est vraiment difficile. Ceci pour deux raisons:

Tout d’abord il y a eu une augmentation faramineuse du nombre de demandes d’asile politique en Suisse, probablement à cause des révolutions en Afrique du Nord. Par ailleurs, de plus en plus de personnes arrivent de Syrie. Notre système est prévu pour qu’environ 60 RA arrivent dans le canton de Vaud chaque mois, alors qu’actuellement on en reçoit 200! Et bien, cela vous donne une idée d’un système qui est simplement dépassé, notamment par rapport aux soins prodigués par les infirmiers et infirmières du CSI.

Ensuite, la répercussion au niveau de l’habitat. Il n’y a plus de structures disponibles pour essayer d’accommoder les plus vulnérables dans des situations légèrement meilleures. Nous essayons malgré tout avec les personnes qui travaillent à l’EVAM de trouver des solutions pour protéger ceux qui sont le plus dans la précarité.

L’auditoire: En juin, il a été voté au National une extension de l’aide d’urgence à tous les RA; Qu’en pensez-vous?

Dr Bodenmann: C’est dans la ligne directe de ce que je vous ai dit auparavant, c’est à dire que plus on durcit les conditions de vie des gens, plus cela a un impact sur leur santé psychologique et probablement aussi somatique. Difficile d’établir scientifiquement le lien de causalité entre le fait de durcir les lois et le fait d’avoir un plus mauvais état de santé. Toutefois, c’est assez intuitif et beaucoup d’articles ont décrit ce phénomène. La durée incertaine du séjour a un impact sur l’état de santé. Nous médecins, devons continuer à témoigner et à informer, notamment au travers d’articles dans des périodiques.

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