La SSP a déménagé à Géopolis

L’auditoire vous livre en exclusivité le témoignage d’un collaborateur de l’Unil quant au nouveau bâtiment Géopolis. Loin des éloges de la classe politique et de certains étudiants éblouis, découvrez les dessous d’un lieu de travail directement inspiré de Samuel Bentham et de son panoptique.

Une prison construite selon le modèle du panoptique de Bentham (Dr.)

« Les collaborateurs de la SSP ont déménagé, et ce, sans savoir vraiment pourquoi. Etait-ce vraiment nécessaire de déménager toute la Faculté SSP sous prétexte d’un manque d’espace, soit disant ? Pourquoi cette volonté réelle et symbolique de décentraliser les sciences humaines de l’Unil ? Qui a donné le feu vert ? Et surtout, qui a validé les plans architecturaux du nouveau bâtiment ? L’architecte et les décideurs en question sont-ils humains ? A voir le bâtiment, il est fort probable que celui-ci a été imaginé par un robot vide d’âme, sans empathie et sans réflexion réelle sur les besoins fondamentaux des collaborateurs qui l’occuperaient. Je suis profondément attristé-e de ces nouvelles conditions de travail: je les imaginais être meilleures plutôt que cauchemardesques. J’ai même développé un symptôme propre à ce nouveau bâtiment, qui se traduit par un dérangement constant à l’estomac – un dégoût physique permanent – une envie de vomir qui ne me lâche pas de toute la journée.

Géopolis… comme un petit air de ressemblance? (Dr.)

Etat des lieux du bâtiment

Les nouveaux locaux sont loin de donner de meilleures conditions de travail. Selon plusieurs auteurs (e.i., Bourbonnais, Bursson, Dion et Vezina, 1995, Karasek et Theorell, 1990), un environnement de travail doté d’une grande autonomie décisionnelle, même lorsque les charges au travail sont considérables, est crucial pour préserver sa bonne santé. Il est triste de constater néanmoins que l’autonomie décisionnelle à Géopolis est réduite au maximum de part sa structure architecturale. Je vais soigneusement vous expliquer pourquoi. Par soucis de rester aussi objectif-ve que possible, je veux prendre le soin de donner une description des plus factuelles de ce nouveau bâtiment nommé «Géopolis».

Les portes s’ouvrent avec une carte à puce (=contrôle), les fenêtres ne s’ouvrent pas (=contrôle), la climatisation est centralisée et fixée à 19 degrés par l’Etat de Vaud (=contrôle), les lampes à dispositions s’allument automatiquement (=manque d’autonomie), les étagères sont fixées dans le mur pour ne pas les bouger (=manque d’autonomie), la vue de la plupart des bureaux donnent sur l’intérieur du bâtiment avec vue sur les autres bureaux où l’on aperçoit d’autres collaborateurs travailler face à leur écran tel un open space géant (=contrôle), des gardes de sécurité dans chaque couloir «assurent notre sécurité» telle une prison (=contrôle) et j’en passe … Ces conditions sont trop… vous l’avez bien compris… contrôlantes. C’est honteux qu’on en arrive là ! Jusqu’à quand va-t-on se taire et nous soumettre à la volonté des autorités qui ne comprennent rien des besoins réels humains ? Nous sommes les penseurs, les chercheurs en sciences humaines ! Battons-nous ouvertement pour des conditions de travail humaines !!

Et la créativité là-dedans ?

Comment se sentir libre de penser et de s’abandonner à un travail intellectuel dans ce genre d’environnement ?

Est-ce que faire le rapprochement de ce nouvel immeuble avec un hôpital psychiatrique ou une prison serait exagéré ? Je ne pense pas du tout. Je vous invite à consulter le livre de Michel Foucault «Surveiller et punir» (1975) qui illustre la naissance des espaces de prisons. A vous d’en juger.

Jusqu’où le bon travailleur docile se taira-t-il et se soumettra-t-il ?

A voir tous les collaborateurs obéissants à Géopolis occuper paisiblement l’espace de cet environnement de travail médiocre, on se croirait face à une mise en scène directement inspirée de la célèbre expérience de Milgram (1963). L’heure est donc venu pour que l’Etat de Vaud et la direction profitent bien du spectacle et acclamer son œuvre !

Il est atterrant de s’apercevoir que personne n’ose se prononcer et dire vraiment ce qu’il-elle pense de toute cette horreur. Je suppose que prendre le risque d’être perçu comme un « exclu » ou quelqu’un qui n’est pas dans le « norme » serait trop coûteux. Cependant, en acceptant cette oppression d’ordre architecturale, les collaborateurs, les chercheurs, les professeurs démontrent qu’ils ont cédés à la logique du néolibéralisme tout puissant. Au final, tels les moutons mignons qui broutent l’herbe sur le campus l’Unil, nous « broutons » aussi là où on nous dit de le faire. La seule différence est que nos conditions de travail sont moins enviables que celles des moutons !

Les SSP doivent se battre

Je vous propose de contempler l’architecture oppressante du bâtiment Géopolis comme une manifestation symbolique qui révèle un problème beaucoup plus grave.

Aussi difficile que cela peut être de se l’avouer, nous faisons de plus en plus de la recherche pour répondre aux besoins de l’entreprise, du capitalisme, du marché du travail, et ce, pour «bénéficier» d’un profit à court terme. Nous sommes de moins en moins en train de faire de la recherche pour répondre aux besoins réels de l’humain. Faire de la recherche en sciences sociales ainsi n’a plus de sens. Sommes-nous des fonctionnaires au service du marché ou des chercheurs au service du savoir et des sciences humaines ?

Tout est fait pour valoriser la quantité plutôt que la qualité des articles publiés. C’est ainsi que les chercheurs au SSP doivent montrés qu’il sont efficaces, productifs, compétitifs, les meilleurs ! Cependant, il mériterait de réfléchir et redéfinir ce que signifie la « productivité » dans la recherche en sciences sociales. Trop de gens au pouvoir se sont tus jusqu’à présent. Il faut rompre ce silence et se battre pour reprendre notre place dans le monde la recherche des sciences humaines. Il est temps de gueuler, car la situation est critique.

Nous sommes indéniablement confronté à une réalité déshumanisante de la recherche en sciences sociales. Quelle ironie du sort! Les sciences sociales ne sont-elles pas là pour défendre les intérêts de l’humain ? Je pense que nous avons pris un mauvais virage et il est temps de revenir sur la bonne route. Pour ce faire, il faut être solidaire et reconstruire un discours cohérent de notre objectif en recherche. Est-ce le début de la fin de la recherche en sciences humaines ? A vous d’en juger. »

Anonyme

Still quiet here.sas