Péril en la demeure

1er prix du concours, Péril en la demeure , de Laurence Gauvin.

{{Nom, Prénom: Laurence Gauvin
Age: 24 ans
Faculté: Lettres}}

{{{Qu’est-ce qui t’as motivée pour écrire ce texte?}}}
J’ai écrit ce texte avant tout pour m’amuser et pour faire rire les gens autour de moi. Il faut bien trouver certains palliatifs à notre célèbre couvercle lausannois! Je pourrais vous raconter que ce texte est ma façon de donner une nouvelle définition à l’«intégration», mot devenu une arme dans la bouche de certains politiciens peu recommandables. Je pourrais aussi évoquer le pied de nez fait à certains chauvins qui ont peur de la «créolisation» de la belle «langue de Molière» ou dire que mon texte tente de nous décoincer face au français de France. J’aime beaucoup le français parlé dans le canton de Vaud et je ne vois pas pourquoi on devrait rougir de l’accent vaudois (que j’ai quand même un peu chopé) ou de «septante, huitante, nonante, cornet, panosse…». C’est une richesse, pas une tare ! Mais bon, comme on m’a dit de faire court, j’en reste à l’amusement et à la lutte contre la grisaille.

{{{As-tu une auteure fétiche, qui t’as influencée?}}}
Je crois que l’influence de Rabelais apparaît assez clairement dans ce texte…

{{{Extrait:}}}
Tout le petit monde de Saint Pledesprit-les-hauts était lait sur le feu; les regards s’arrondissaient interrogativement, les messes se conciliabulaient bassement, les narines s’écarquillaient impatiemment, les oreilles sondaient les murs pavillonnaires des alentours indiscrètement, les têtes fourmillaient de qui-que-quoi-dont-où relativement pronominaux. Elle dormait dans la maison de paroisse, faisait office de bonne à tout faire pour le père François. Mais cause un coup sérieux, comment c’était possible une chose pareille? Il fallait tout de même pas prendre tout le monde ici-là pour des zéros à la gauche d’un chiffre, des cocos sans eau, des gobe-toute-chose, des porte-panosse au giron de Tolochenaz, des crevettes avec ce qu’on sait en lieu et place de cervelle. Un prêtre tout ce qu’il y a de plus catholique, et bien blanc en plus que ça, qui se choisit une malbaraise, une ni trop vieille ni trop laide, pour s’occuper de son manger, son linge, sa case? Vrai pour vraiment, fallait pas prendre tout le monde pour des têtes plates ! Mais le père François était très respecté de ses paroissiens; on ne lui prêtait – en tout cas pas parmi les gens qu’on n’était pas très habitués avec – aucune intention malpropre. Alors, quelle raison il avait de mettre cette mangeuse d’épices indiennes sous son toit? Comment interpréter ce cas? Les langues se contractaient, s’étiraient, s’entortillaient, se désentortillaient, se mordaient, ruminaient, bâffraient, rupaient l’affaire avec délectation, pilaient des maloyas-piment sur le dos de cette histoire à la mords-moi-le-noeud. On pouvait distinguer dans ce délassement des mandibules communautaire deux tendances bien marquées. L’opinion publique était régie à majorité par le PPE, Parti Pour l’Ensorcellement. Pour les moqueurs, il comptait trois-quatre membres et demi à cause de la commère en chef, Mme Toupie, et surtout de l’arrière-train proéminent de celle-ci. Son dos devait casser le contour pour réussir à charroyer ce derrière-là. On avait parfois l’impression que l’appendice allait s’échapper de son bas du dos, capoter à terre et se mettre à marcher tout seul, à manger, à malparler à son tour; un croupion pareil, ça compte quand même au moins comme la moitié d’un moune valide! Pour le PPE, c’était clair comme la rivière de l’Est quand toute cette bande de malbares allait laver ses Bondieux dedans. Ensorcellement. Le bon prêtre François s’était pas méfié des «galangs galangs», des cérémonies à tout-va, du cabri que la fille avait le toupet d’élever dans la cour de la paroisse, futur sacrifice à Dieu sait quel dipavali, quel samblani, quelle coupe de cheveux d’un marmaille, quelle marche sur le feu qu’il paraît – mais chut, cause pas trop fort – que si on regarde les flammes dans un miroir sans avoir fait le carême, on tombe dans la fait-noircité pour l’éternité. Oui, mes amis, ensorcellement, point-à-la-ligne. Face au PPE, se tenait le parti de l’opposition. Celui-ci, plus modéré et par conséquent moins attrayant, ne comptait que quelques bonnes âmes. Deux-trois madames dont la circonférence ne faisait, elle non plus, songer ni à l’hôpital ni à la charité. Sauf que pour elles, le hosanna au plus haut des cieux, c’était un peu plus qu’un bonbon fondant à Notre-Dame de la Salette qui disparaît sur la langue le temps du chemin de croix fait vitement-pressé entre la fin de la messe et l’heure où Mme Ah-Fat étale ses chemins de fer au sucre rouge dans la vitrine de sa boutique-chinois. Non, la douceur du Seigneur, c’est promesse de paradis, serment de bon manger à foison dans l’au-delà.

(…)

Still quiet here.sas