Le Voyage de Hayao

Le Vent se lève

De Hayao Miyazaki | Animation / Drame historique

vent_se_leve_1Cela fait une bonne dizaine d’années que Hayao Miyazaki annonce vouloir prendre sa retraite et trois ou quatre films qu’il présente chacun comme sa dernière œuvre. Il serait donc tentant de conclure que Le Vent se lève n’échappera pas à la règle et que, à l’instar de ses prédécesseurs, il sera très vite suivi d’un nouveau long-métrage venant démentir les dires du cinéaste. Ce serait rassurant. Ce serait se mentir.

Retour aux origines de sa passion, bilan mélancolique de sa longue carrière, constat désenchanté sur les difficultés de la création artistique, la onzième réalisation du maître de l’animation japonaise s’impose indéniablement comme une lettre d’adieu.

Un chef-d’œuvre de plus, et le dernier, de toute évidence.

vent_se_leve_2Grand admirateur d’Osamu Tezuka (Astro Boy et Le Roi Léo) et féru de culture occidentale, il aura fallu au jeune Hayao quelques coups d’essai avant de véritablement trouver sa voie, tant en termes de fond que de forme. Ainsi, ses deux premières créations (la série Conan, le fils du futur, inspirée d’un roman d’Alexander Key, et son premier film Le Château de Cagliostro, fortement influencé par Le Roi et l’Oiseau), si elles révèlent déjà un talent certain, ne disposent pas encore de la patte reconnaissable qui les distinguerait réellement du reste de l’animation japonaise et les démarquerait clairement des modèles de leur auteur.

C’est Nausicaä de la vallée du vent, son second long-métrage, qui pose véritablement les bases de son œuvre. Non seulement le succès du film conduira à la création du studio Ghibli tandis que sa distribution calamiteuse aux Etats-Unis déterminera les futures modes de fonctionnement de ce dernier, mais surtout Miyazaki y déploie un univers visuel et thématique qui sera celui de tous ses films suivants.

vent_se_leve_3Qu’il s’agisse de récits d’aventure flamboyants (Le Château dans le Ciel, Princesse Mononoké), de drames fantastiques envoutants (Le Voyage de Chihiro, Le Château ambulant), ou de tranches de vie plus intimistes (Mon Voisin Totoro, Kiki la petite sorcière), ses histoires illustrent régulièrement des parcours initiatiques confrontant des héros purs (souvent des enfants) à la dureté du monde réel. L’imaginaire y est foisonnant (même dans ses occurrences les plus infimes) et mis au service de messages écologistes et pacifistes (la naïveté, la sincérité et la croyance en les mythes semblant être l’unique réponse à la violence du monde réel, à la guerre et ses absurdités).

Un contenu à la fois dense et épuré dans lequel s’insinue fréquemment une substance autobiographique ajoutant à l’émotion qui en émane. Parmi les éléments personnels que Miyazaki a pu insérer dans ses récits, un thème en particulier a traversé toute son œuvre : celui de l’aviation.

vent_se_leve_4Ayant grandi entouré d’avions de par la profession de son père (directeur d’une entreprise d’aéronautique), le cinéaste développe très vite une passion pour les engins volants. Passion qui se retrouvera dans tous ses films : qu’ils utilisent de véritables avions ou des planeurs, qu’ils soient sorcière enfourchant balais ou se changeant en oiseau, ou encore magicien prenant  la forme de dragon, les héros trouvent toujours le moyen de fendre le ciel.

Miyazaki ne saurait donc trouver meilleur sujet pour sa dernière réalisation que la biographie romancée de Jiro Horikoshi, concepteur du fameux chasseur Zero, fer de lance de la flotte aérienne du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale.

Tirant son titre d’un vers du Cimetière marin de Paul Valéry, Le Vent se lève se penche donc sur le parcours de ce jeune inventeur durant la période troublée de l’entre-deux-guerres. Confronté à la misère (la Grande Dépression), la maladie (l’épidémie de tuberculose) et même à la colère de Dame Nature (le Grand Tremblement de terre de 1923), Jiro parviendra tout de même à accomplir son rêve et créer l’avion parfait, égalant ainsi son modèle, l’italien Gianni Caproni.

Nous annoncions en début d’article un film terminal, point d’orgue de la filmographie de Miyazaki. Et c’est bien de cela qu’il s’agit : l’auteur de Porco Rosso livre ici son œuvre la plus personnelle et la plus grave. De fait, plus que la biographie de Jiro Horikoshi ou même que l’histoire du Japon, c’est celle du jeune Hayao que l’on nous conte. Insufflant dans le récit plusieurs évènements de sa propre vie (son enfance marquée par la guerre, sa mère atteinte de tuberculose), le cinéaste y développe surtout une réflexion sur la passion, l’art, la création, et leur difficile survie dans un monde qui n’a plus le cœur à rêver.

vent_se_leve_5Ainsi, le seul imaginaire présent, cette fois-ci, sera celui dans lequel se réfugie Jiro, ce lieu de tous les possibles où, en compagnie d’un Caproni fictif en mentor de l’esprit, il peut rêver et créer, véritable atelier mental où s’incarnent ses espoirs et fantasmes. Pour nous faire pénétrer la subjectivité de son personnage, Miyazaki use d’un procédé aussi inattendu qu’habile : un jeu sur le son. Non seulement il isole fréquemment celui du vent, rendant muet en clin d’œil le reste de l’image, mais il a en plus l’idée brillante de faire réaliser la majorité des autres sons par des bruitages de bouche. Cette méthode « artisanale » ramène alors régulièrement la notion de « souffle », tandis qu’elle illustre l’imaginaire du héros appliqué au monde qui l’entoure.

Un imaginaire fragile, qui se verra finalement perverti par les nécessités de la guerre. Dans une grande partie de ses récits, Miyazaki avait déjà évoqué les menaces planant sur le monde du rêve : la magie, quand elle n’est pas consumée par l’industrie comme dans Princesse Monoké, est militarisée et utilisée à des fins de destruction (Le Château dans le ciel, Le Château ambulant).

vent_se_leve_6Malgré tout, l’espoir l’emportait toujours. Pour la première fois, le cinéaste clôt son récit par ce qui semble être de la résignation : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre. » nous dit-il, reprenant une ultime fois les vers de Valéry. Un final désenchanté, signe de la fin d’une époque. Le studio Ghibli peinant à trouver un digne successeur, il n’est pas certain que l’animation somptueuse que livre à chaque coup son équipe ou la musique toujours fantastique de Joe Hisashi trouvent encore la même force de résonnance après le départ du maître.

Il ne nous reste alors plus qu’à nous consoler avec la certitude d’un souvenir à jamais impérissable, d’images merveilleuses qui resteront éternellement gravées dans l’inconscient collectif, la pensée d’un artiste immense qui a choisi de s’arrêter au sommet, laissant une œuvre cohérente et sans faute. S’il ne s’en trouve pas un seul à Ghibli pour réellement prendre la relève, Miyazaki n’en reste pas moins une grande inspiration pour de nombreux créateurs d’aujourd’hui (le studio Pixar, notamment). Ainsi, la pérennité de son héritage semble assurée, d’une manière ou d’une autre.

Le maitre s’en va. Miyazaki s’élève. Il nous faut maintenant tenter de vivre.

Merci Hayao. C’était bien.

One Response to Le Voyage de Hayao

  1. Très bel article ! Je me réjouis de le voir, avec une pointe de nostalgie.