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Culture
Rencontre avec Jean-Stéphane Bron
L'auditoire a profité de la venue de Jean-Stéphane Bron à l'Université dans le cadre du Master spécialisé en théorie et pratique du cinéma pour lui poser quelques questions. L'occasion de revenir avec lui sur son dernier film, L'Expérience Blocher, présenté en première au Festival de Locarno l'été dernier et qui a fait couler beaucoup d'encre depuis ; mais également d'évoquer le rôle de l'art en politique, la place du documentaire dans le cinéma d'aujourd'hui, ou encore de discuter de son prochain projet.


L'auditoire : L'Expérience Blocher a suscité la polémique. Selon vous a-t-il été mal reçu, mal compris par le public ?

Jean-Stéphane Bron : Je pense que le personnage principal a fait écran au film. Les gens voulaient que ce soit un film sur Christoph Blocher, or ce n’est pas le cas. C’est un film qui raconte la relation d’un pays à un homme. Il y avait une attente, probablement inconsciente, de la part de la presse politique, qui voulait que le film remplisse une mission qui n’était pas la sienne : l’évacuer définitivement de la scène politique, le faire disparaître. Un désir de voir le film lui porter l’estocade, le tuer définitivement. Alors qu’au contraire, l’idée était de se dire « refaisons face à ça, reposons-nous la question, qui est cet homme, qui est ce parti, comment fonctionnent-ils ? »

La première phrase qui a été prononcée – par une élue socialiste – sur ce film que personne n’avait vu, et qui a fait les gros titres des journaux en Suisse alémanique, est emblématique : « Je n’irai pas le voir. » C’était comme l’annonce de ce qu’allait être la sortie du film : on ne veut pas voir. Il y a une sorte de malentendu causé par une indifférenciation entre le personnage et le film. C’est comme si le personnage avait nécessairement contaminé le film, et qu’il ne pouvait plus être vu comme un objet autonome. Cela doit beaucoup à la relation que les gens entretiennent avec Blocher depuis trente ans : une relation passionnelle, qui n’a plus rien à voir avec la raison.

Le film a donc été reçu différemment à l’étranger ?

Oui, les réactions en France sont presque à l’opposé de la réception suisse. Ici c’était presque tabou de faire un film sur lui. Sur le principe même, il y avait déjà quelque chose d’immoral. Selon moi, dire que c’est quelque chose dont on ne peut plus parler représente une victoire pour lui. Et c’était bien l’idée du film : débattre à nouveau de quelque chose dont on ne parlait plus. Blocher a une exposition particulière, énorme, dans les médias. Mais il est traité comme n’importe quel autre politicien. Or, un parti comme le sien n’est pas un parti comme les autres.

Le film a-t-il connu un regain d’intérêt suite aux résultats du 9 février ? Certains ont-ils cherché à y trouver une explication à ce vote ?

J’ai noté qu’on faisait à nouveau référence au film, d’une autre manière. On disait « mais souvenez-vous de cette image, ce plan, qu’est-ce qu’il nous disait ? » D’ailleurs Blocher annonce le 9 février, dans le film. Comme un joueur de poker, comme un coup.

Blocher et sa femme dans leur limousine avec chauffeur.


L’une des critiques porte sur l’absence de parti pris. Comment faire pour filmer un personnage qui canalise tant de tensions sans tomber ni dans la propagande ni dans le militantisme ?

Ce n’est pas parce que je m’attaquais à ce sujet-là et à cet homme-là que tout à coup j’allais faire un film qui « dénonce », un banal « film-tribunal » alors que j’ai toujours fait des films qui essaient de montrer les choses. Ce n’est pas parce qu’on filme Blocher qu’on va renoncer à tous ses principes éthiques, à sa propre façon de faire. Montrer ne veut pas dire qu’il n’y a pas de parti pris, au contraire. Il n’y a pas, dans mes films, une liberté totale laissée au spectateur pour se faire son avis, comme si moi je n’y étais pour rien et que je ne voulais pas y mettre les doigts. Je crée un espace de liberté à l’intérieur duquel, je force, j’oblige presque le spectateur à s’engager. A se positionner.

Et ça, c’est quelque chose qui se construit. C’est un point de vue, un parti pris, une manière de faire. Soit on écoute celui qui a tout compris, et qui tient un discours – c’est peut-être ce que les gens attendaient. Soit on donne les conditions, on organise un récit. On fait une peinture de manière à ce qu’elle puisse questionner celui qui la regarde, dans sa distance et dans son rapport à elle. Je ne voulais surtout pas que ce soit un film rassurant, ni pour les uns ni pour les autres. Le spectateur, par la forme du film, est toujours questionné. Pourquoi le personnage est-il présenté comme ça, jusqu’où ça va, est-ce que le réalisateur est complice, est-ce qu’il se fait avoir, est-ce qu’il a été séduit, comment en est-il ressorti ? Toutes ces questions sont totalement accessibles au spectateur. Il y a une sorte de double hélice, comme dans un ADN : c’est à la fois le portrait de Blocher et à la fois un questionnement sur le portrait. Par ma présence, par la forme du film qui justement questionne le documentaire. C’est ça, le vrai sujet.

Ça ne veut pas dire que je suis neutre. Au contraire, tout le film est vraiment très orienté, il y a tout un sous-texte, quelque chose qui opère bien au-delà des mots et de ce que je veux essayer de montrer du personnage. Si les gens ne le voient pas, il faut peut-être qu’ils se questionnent sur leur propre rapport et leur propre degré d’intégration de cette figure Blochérienne… Si le film ne suscite pas une forme de tension, d’inquiétude, il faut s’interroger soi-même sur le fait qu’au fond Blocher a totalement occupé l’espace, et qu’il n’est justement plus remis en question. C’est la grande force de ces mouvements-là : faire taire.

Quel est ce sous-texte ?

Le cinéma héroïse, c’est dans sa nature. Il porte, rend plus grand. Je le savais très bien. Il faut donc sans cesse rappeler au spectateur de ne pas se laisser aller à ce que le biopic entraîne : faire oublier qu’on est au cinéma et nous faire emporter par un héros dont on suit les péripéties.

C’est un film qui parle de la peur que, d’un côté, il m’inspire, mais aussi sur laquelle Blocher fonde sa politique. On ne peut pas faire un film sur un populiste avec les armes du populisme. C’est peut-être ce que les gens auraient souhaité, que je le dénonce avec les mêmes armes. Mais non, j’ai essayé de lui faire face. Quand je dis que c’est un film qui parle de la peur c’est que, dans sa forme, il mobilise des références au cinéma d’horreur, aux films d’enfermement. Il comporte un certain nombre de citations, dans le but de laisser des traces conscientes ou inconscientes dans la tête du spectateur. J’avais presque toujours en tête l’idée de faire un film de vampires. Blocher a en quelque sorte vampirisé un pays. Il n’est pas seul responsable évidemment, l’ensemble de la société a basculé à droite. Je me demande donc jusqu’à quel point, certains n’ont pas souhaité, désiré être mordu. Je le constate dans le débat public et politique en général, on est aujourd’hui beaucoup plus dans l’affect que dans la raison.


L'une des images emblématiques du film : Blocher faisant sa gym au petit matin, seul à côté de son immense piscine, avec la Suisse à ses pieds.


Justement, concernant la forme, comme dans vos précédents films, vous empruntez beaucoup à la fiction dans vos méthodes de narration. On trouve d’ailleurs plusieurs références directes à Kubrick ou Welles : selon vous, n’y a-t-il pas un risque que l’univers représenté s’écarte finalement de la réalité filmée ?

Je pense que le cinéma documentaire n’a pas un rapport à la vérité mais à l’authentique : c’est bien Blocher, ce n’est pas un acteur, ça se passe bien pendant des élections fédérales qui ont effectivement eu lieu. Mais en même temps, c’est un film, je fais des choix, qui sont aussi des choix artistiques. Je voulais le construire comme un fantôme, une présence. Je voulais dire : « Il n’a même plus besoin de régner, il a gagné. Demandons-nous pourquoi. » Donc c’est un constat et une peinture assez sombre. C’est un portrait de Blocher, mais aussi de son époque.

Pour la première fois, je faisais un film avec une voix-off, un film qui soit un portrait et qui ne passe pas par la langue pour la découverte du personnage. Je ne lui ai presque pas posé de question : je ne voulais pas l’affronter par le langage, je laisse ça aux journalistes. Je voulais le questionner avec les outils du cinéma. Il y a toute une dimension picturale dans le film : quand on fait un portrait, on cherche la distance, la lumière, quelle couleur va-t-on utiliser, etc. Au départ, je voulais que Blocher ne parle presque pas, comme s’il était déjà mort, comme s’il s’agissait d’un fantôme, une présence. J’avais même prévu de le filmer en train de se regarder dans le miroir et effacer son reflet en post-production, à la manière d’un vampire… Mais c’était trop évident, toutes les clés de lecture auraient été données au début.

J’y suis allé avec des aprioris politiques assez clairs : « Je viens d’un autre lieu, avec une autre vision du monde, mais je vais essayer de rentrer dans la vôtre. » Et je pense que quand on dit que c’est le portrait d’un populiste, ce n’est pas uniquement par le discours qu’il tient, mais c’est aussi par l’absence de discours et d’idéologie. Blocher capte, suscite et travaille des peurs irrationnelles. L’expérience Blocher n’est pas un film qui ne s’adresse qu’à la raison, mais aussi aux affects du spectateur, à son inconscient. Et encore une fois, ce n’est pas du tout fait pour qu’on reparte avec des certitudes, mais pour qu’on questionne à nouveau quelque chose qui ne l’était plus.


Le réalisateur et son personnage (Dr.)


Comment Christoph Blocher a-t-il réagi au film ?

Il y a eu plusieurs étapes dans ses réactions. Honnêtement, suite à la première vision du film, je pense qu’il ne savait pas quoi penser. Il l’a d’abord vu avec sa femme et son fils et a tout de suite commencé à s’engueuler avec parce qu’ils n’étaient pas d’accord sur l’interprétation à donner sur la fin et tout un tas de choses.

La caricature rassure à la fois celui qui la fait et celui qui en est l’objet, puisque ça correspond en général à ses attentes, à la manière dont il sait qu’on le perçoit. La presse l’a par exemple stéréotypé dans une posture grimaçante, un peu diabolique… Je ne dis pas qu’il ne l’est pas, mais ça le sert aussi. Ça l’a toujours servi, pour dire : « Regardez ces médias socio-démocrates, comme ils nous peignent, nous le parti du peuple, avec quel mépris ils nous traitent. En nous méprisant, c’est le peuple qu’ils méprisent. » La chanson est bien rôdée. Donc évidemment, moi, faisant un film avec de l’argent public, j’étais attendu au contour. Et je ne voulais surtout pas leur faire le plaisir de réaliser une caricature.

Le monde de la politique suisse vous a inspiré deux films (Mais im Bundeshuus - Le Génie Helvétique et L’Expérience Blocher). Le fait d’assister à tout ça ne vous a-t-il pas donné envie de vous impliquer politiquement ?

Non, parce que j’ai l’impression de le faire à travers mes films. Mais ce serait impossible pour moi de me faire enfermer dans un parti. Je me suis engagé ponctuellement en signant tel initiative ou autre. Et j’accompagne beaucoup les films, en allant par exemple les présenter dans les écoles ou dans des débats. Même pour ce film qui n’a pas beaucoup marché, j’ai fait cinquante débats dans toute la Suisse – et à peu près autant à l’étranger. C’est ma manière de m’engager.

Pour vous, les artistes ont-ils un rôle à jouer au niveau politique ?

J’ai l’impression qu’en tout cas l’époque exige que l’on parle d’elle : les films qui me marquent sont ceux qui parlent de leur époque. Quand j’ai fait Le Génie Helvétique il y a dix ans, c’est une tout autre époque, c’est aussi un autre moment de mon histoire personnelle. Je filme un parlement animé, avec des êtres qui se battent pour leurs idées, leurs convictions, filmés avec empathie… Dans L'Expérience Blocher, il est vide, il n’y a plus personne à la tribune, tout se passe en coulisse. Bien entendu cela ne correspond pas à la réalité, c’est un sentiment que j’essaie de traduire ici. Une émotion.


Concernant les choix des sujets de vos films, vous n’étiez que très peu familier avec les univers que vous avez dépeint avant de vous y attaquer : êtes-vous plus intéressé à traiter de sujets que vous-même ne connaissez pas ?

Oui, c’est vraiment ça. Après, je n’ai aucun sujet de prédilection, un film en amène un autre. Le Génie Helvétique m’a amené à m’intéresser au milieu de la finance dont j’avais une idée très vague, et c’est à partir de Cleveland contre Wall Street qu’on a vu apparaitre la montée de tous ces mouvements populistes et nationalistes, qui est à mettre aussi en relation avec ce que le libéralisme a détruit en terme de solidarité, de confiance en la démocratie et en l’égalité des chances. Avec Cleveland, je fais un film qui raconte en quelque sorte l’extrême de la logique capitaliste. Et c’est ce film-là qui m’a amené à L’Expérience Blocher. Finalement, ces trois films sont comme une trilogie.

Et du coup, quel est votre prochain projet ?

Je m’intéresse aux recherches contemporaines sur le cerveau, et à partir de là aux modifications du corps et à l’Homme augmenté, à travers le prisme de l’intelligence artificielle. Et une fois encore, le monde scientifique, c’est un monde que je ne connais pas du tout, mais qui me passionne. Ce sont à chaque fois des lieux de pouvoir, en quelque sorte, et ce qui m’intéresse est leur relation avec la cité, ce que ça raconte sur nous.

Le Génie Helvétique fonctionne vraiment sur les codes du thriller, avec des personnages qui s’opposent, des rebondissements et des coups de théâtres. Cleveland, c’est le film de procès à l’américaine. Blocher est beaucoup plus dans le film fantastique, de vampire, de fantôme, toutes les musiques sont inspirées des films de Carpenter. Et le cerveau, ce sera les codes de la science-fiction, projeter le spectateur dans un monde qui lui est inconnu.

Avez-vous le projet de tourner à nouveau des films entièrement fictionnels?

Pour l’instant, non. Quand on maîtrise plus ou moins un instrument, on se dit qu’on ne va pas le lâcher… Dans le documentaire, je sais où je me situe. C’est très prétentieux de ma part, mais je sais que je dialogue avec d’autres gens, je peux dire pourquoi je fais les choses comme ça aujourd’hui, quelle place a le documentaire, quelle place il devrait avoir dans le cinéma… tout ça ce sont des questions qui m’intéressent. Le documentaire aussi doit se réinventer par rapport à l’époque. A l’heure où l’on reçoit des images sur tous les écrans, il a précisément un rôle particulier à jouer. Il y a une dimension presque tragique : on sait qu’il n’arrive pas vraiment à rendre compte du monde, donc il doit assumer quelque chose qui est de l’ordre de la fiction. Il doit assumer sa mise en scène, ses artifices, ses illusions. Dans un monde saturé d’images, ça me semble important que le documentaire soit le lieu du questionnement des images.

Le film est disponible en DVD sur artfilms.ch

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