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Rencontre dé-genré-e: compte-rendu
L’auditoire organisait samedi, conjointement avec le théâtre de l’Arsenic, une table ronde autour de la notion de genre. Thématique centrale de notre dernier dossier, et récurrente dans le monde théâtral cette année, le genre méritait que l’on s’arrête sur sa signification et ses enjeux. Petit compte-rendu.


© Julie Collet

Foyer de l’Arsenic, 15h : malgré un beau soleil, une cinquantaine de personne est petit à petit venue remplir la cafétéria du théâtre en ce premier jour de novembre. Un public éclectique, rassemblant des metteurs en scène et des professionnels du milieu, mais aussi beaucoup d’universitaires. Tous sont venus écouter Emilie Charriot, metteure en scène de King Kong Théorie, Patricia Roux, ancienne professeure en études genre à l’Unil et corédactrice responsable des Nouvelles questions féministes, Pierre Lepori, critique de théâtre et fondateur de la revue Hétérographe, ainsi que Valérie Cossy et Charles-Antoine Courcoux, tous deux enseignants et membres de la Plateforme genre (PlaGe) à l’Unil. Viviane Morey, directrice artistique de la Fête du slip, n’a malheureusement pas pu venir. Elle nous parlait cependant de King Kong Théorie et de Virginie Despentes dans notre dernier numéro (en page 8).

King Kong Théorie, des pages aux planches

La discussion s’est focalisée dans un premier temps sur l'ouvrage de Virginie Despentes et sur son adaptation à la scène par Emilie Charriot. Une appropriation réussie selon la plupart des intervenants, qui ont souligné la cohérence du choix des extraits et la fluidité de leur interprétation. Pierre Lepori a relevé le fait que le spectacle ne tombe pas dans une forme de théâtralisation d’une parole déjà hybride, à mi-chemin entre l’essai et l’écriture personnelle. Il a situé la mise en scène d’Emilie Charriot dans cette « nouvelle mouvance » du théâtre contemporain, qui ne travaille plus sur des mécanismes dramaturgiques classiques, mais à la lisière d’autres formes d’expression comme la performance. La forme théâtrale semble particulièrement adaptée à ce type de texte, puisqu’elle ne fige pas la pensée, contrairement à ce qu’aurait tendance à faire une théorisation universitaire. La pensée reste ainsi « nomade », elle continue à être explorée sur le plateau, à travers le processus de création. « On ne peut pas sortir de là en se disant qu’on a tout compris des rapports entre les sexes », a conclu le critique.

Un constat confirmé par Emilie Charriot, qui affiche la ferme volonté de ne pas imposer une pensée unique, ni de tomber dans le militantisme ou le cliché. C’était donc une difficulté supplémentaire, selon elle, d’avoir choisi la douceur et le calme ; bien que les comédiennes soient toujours en train de contenir. « Il y a quelque chose de l’ordre du dépassement », a-t-elle expliqué. Une parole affirmative, mais non moralisatrice.


L'affiche du spectacle, qui reprend l'une des diatribes de Virginie Despentes.
Elle a en outre indiqué avoir choisi les passages en fonction de leur intérêt, de ceux qui la touchaient, mais aussi de leur capacité à « passer l’épreuve de la scène ». Certains fragments ont ainsi dû être « sacrifiés », comme le second chapitre, trop théorique pour être compréhensible une fois porté sur scène, ou encore le passage sur la pornographie. Un choix qui a amené des « conflits positifs » au sein de l’équipe, la thématique étant pour le moins sujette à polémique, et Emilie Charriot n’étant « pas sûre d’être en accord sur tout » avec Virginie Despentes. Elle a également insisté sur sa volonté à « garder le déroulé de la pensée » de l’auteure, connue pour ses diatribes et ses phrases coups de poing.

Un peu d’histoire

Maître d’enseignement et de recherche en cinéma, spécialisé dans les études genre, Charles-Antoine Courcoux a profité de son statut d’historien pour revenir sur le contexte de parution du texte de Virginie Despentes. Publié en 2006, ce dernier « actualise » selon lui les axes définitoires d’un féminisme de « troisième vague » dans les milieux francophones, en y important des éléments hérités de théories anglo-saxonnes. Une thèse appuyée par Valérie Cossy, elle-même formée aux gender studies à travers la littérature anglaise. Despentes a, selon elle, permis de dépasser une certaine idée de la Littérature française, avec un grand L, à travers un parler « vrai » et en allant « chercher dans le bagage anglo-saxon » ce qui lui manquait pour soulever des questions que l’on ne se posait pas dans la langue de Molière.

L’un des éléments typiques de la troisième vague féministe, bien présent dans le texte de Despentes, est cette tendance au renversement. Tout comme le mouvement queer, qui l’a illustré jusque dans son propre nom, Virginie Despentes retourne à son avantage ce qui jusqu’à présent était considéré comme une tare. L’idée n’est plus de sortir des rapports de pouvoir, mais de les retourner, par une action qui se situe plus dans la résistance ou la domination. Une attitude qui, toujours selon Charles-Antoine Courcoux, se situe dans la lignée des travaux de Foucault.

L’historien a également relevé le fait que le texte, comme d’autres de la même mouvance, met l’accent sur des questions de sexualité et amène à réfléchir sur l’instabilité identitaire. Il s’agit de plus d’une réflexion qui part de l’expérience, du vécu, donc forcément marginal et minoritaire, et qui a vocation à retourner vers la théorie, donc vers le général, amenant ainsi à réfléchir aux rapports entre la norme et la marge. La traditionnelle dichotomie théorie/pratique ne tient donc plus. Ce n’est pas l’unique binarisme que l’ouvrage met en péril. Au-delà de la séparation masculin/féminin, le titre même du livre remet aussi en question la scission culture de masse (King Kong) vs culture légitimée (théorie), ou français (dans le vocabulaire) vs anglais (dans la grammaire, en plaçant le substantif en dernière position). Une déconstruction des binarismes soulignée, dans l’adaptation d’Emilie Charriot, à travers le travail sur la lumière, par une démultiplication des ombres sur scène.

Patricia Roux, bien que « peu convaincue » par cette idée de troisième vague, a de son côté souligné le caractère novateur de Despentes, qui est allée plus loin que d’autres féministes en affirmant avoir été violée, mais pouvoir continuer à vivre ; ce qui la sort ainsi de la position féministe qui victimisait alors les femmes.


© Julie Collet
La question du langage

Vulgaire, grossière, brutale, la langue de Despentes a beaucoup choqué à la réception du texte. Si Patricia Roux a avoué être dérangée par le fait qu’il faille adopter un ton « viril » pour pouvoir se faire entendre – Despentes parlant beaucoup de « se sentir homme » –, pour Charles-Antoine Courcoux c’est à nouveau une façon de détruire des catégories polarisées ; un moyen de démontrer que tout n’est pas aussi stable et permanent que ce que l’on voudrait nous amener à croire. Igor Cardellini, dramaturge d'Emilie Charriot, a abondé dans ce sens : « Parler comme un homme », c’est pour lui une façon de prendre le pouvoir, dépasser le fait que ce comportement doit être réservé aux hommes, de dénaturaliser ces éléments-là. Une idée approuvée par Valérie Cossy, qui a aussi évoqué une entreprise de démystification, le livre se présentant comme de la littérature, notamment à travers le choix de la maison d’édition et de la collection.

Pour Emilie Charriot, Despentes ne parle pas comme un homme ou comme une femme, mais « comme elle a envie de parler ». Elle va même au-delà, puisqu’elle dit parler pour les femmes, les hommes et « les autres ». Mais pour la metteure en scène, c’est avant tout et surtout une auteure, avec une véritable écriture.

Un sujet à la mode

Si la question du genre fait de plus en plus parler d’elle, les réflexions se cristallisent de manière très différente selon les modes d’expression artistique.

Le théâtre reste probablement celui qui intègre le plus librement ces questions. Pierre Lepori l’explique par sa forme, qui fait du théâtre, art vivant, quelque chose de perpétuellement en mouvement ; bien que, comme Emilie Charriot le rappelle, nous connaissions peu de noms de metteure en scène en France en-dehors d’Ariane Mnouchkine. Charles-Antoine Courcoux invoque également le côté artisanal du théâtre et son échelle humaine, contrairement à l’industrie cinématographique qui doit contenter un public beaucoup plus large. Ainsi, si le cinéma thématise périodiquement les problèmes de relations entre les sexes, il les problématise très peu. Le cinéma est donc un lieu de reproduction des normes sociales, mais pas forcément de dénaturalisation. Même des films comme La Vie d’Adèle se penchent moins sur des questions de genre que sur des questions de classes sociales.

Toutefois, les années 1990 ont bel et bien vu une petite révolution au niveau des représentations : les figures masculines, après la période ultra-virile des années 1980, se rapprochent des modèles de pères bienveillants. C’est l’émergence du « nouvel homme » : sensible, doué d’une intériorité riche, à l’image de la « bête » dans The Beauty and the Beast. Il reste sexiste, mais n’est plus machiste. Un tournant qui correspond aussi à la masculinisation des personnages féminins. Ce qui montre, selon Charles-Antoine Courcoux, à quel point la question du genre est une guerre de mouvements.

Quant à la littérature, il semblerait que ce soit le milieu le plus conservateur de tous, du moins pour ce qui est de la francophonie. L’aventure de l’Hétérographe, dont le but était de lier les questions de genre et la littérature et qui n’a pas survécu, a démontré que ce type d’écriture demeure encore marginal en francophonie. Pour Pierre Lepori, il y a comme une résistance du champ littéraire français – on trouve très peu de femmes lauréates du Prix Goncourt, mais également peu de Belges, de Romands ou de Québécois –, qui est en lien avec la structure de la langue elle-même. Le français s’est en effet très vite imposé comme langue unitaire, peu sujette aux transformations ou aux variations, contrairement à l’italien, par exemple.

Valérie Cossy a par ailleurs constaté que les classiques restent masculins – un coup d’œil à la Pléiade suffit. Pour elle, une certaine habitude de penser le masculin comme universel et le féminin comme particulier persiste. Cependant, il n’en va pas de même dans les pays anglophones : depuis les années 1960-1970, les écrivaines ont intégré le canon des classiques, notamment par le développement de maison de presse féministes.


© Julie Collet
Et à l’université ?

Le monde académique ne se situe pour sa part pas autant à l’avant-garde que ce que l’on pourrait imaginer. Les études genre ont connu – et connaissent encore probablement – une large vague de décrédibilisation. Comme dans le reste de la société, elles demeurent marginales et tenues à l’écart des espaces de pouvoir. Pour Valérie Cossy, il subsiste toujours le soupçon d’un manque de scientificité. Il faut dire que, comme le rappelle Patricia Roux, beaucoup de professeurs d’université sont des hommes, blancs et bourgeois, ce qui fait beaucoup de privilèges à conserver. Les spécialistes en études genre d’aujourd’hui sont donc soit autodidactes, soit formés en Angleterre ou aux Etats-Unis.

Pierre Lepori a également évoqué la délégitimisation, notamment à travers la psychanalyse, des expertises qui viennent « d’en bas », du vécu – par exemple pour les prostituées ou les homosexuels. En leur trouvant une explication ou une origine psychologique, on leur enlève toute crédibilité.

L’appellation « théorie du genre » est d’ailleurs significative, et obéit au même principe : déjà en lui ôtant toute pluralité, ensuite en la reléguant dans les zones lointaines de la « théorie », par opposition à toute concrétude. Le nom fait d’ailleurs écho à la « théorie de l’évolution », ainsi cataloguée par les créationnistes.

La dernière partie de la conversation a finalement abordé les problématiques actuelles touchant aux questions de genre, et principalement la « Manif pour tous ». Une appellation particulièrement intéressante aux yeux de Charles-Antoine Courcoux : « C’est toute une catégorie de la population qui découvre subitement la manif », a-t-il expliqué, en ajoutant que le « gros avantage de cet événement, c’est qu’on voit le visage de l’homophobie. C’est comme un grand coming out. Tout à coup, des individus issus des classes dominantes adoptent un point de vue de victimes. »

Il y aurait encore bien des choses à dire autour du genre et de son rôle dans la société. En attendant une éventuelle future discussion, L'auditoire vous invite à élargir la réflexion à travers son dossier et ses compléments publiés en Webonus.

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